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L’amour est un sentiment universel. Aucune frontière ne peut l’entraver, aucun homme ne peut l’interdire, aucune règle ne le régit. C’est un formidable vecteur de vie qui perdure et se transmet tel un repère dans une existence qui peut parfois sembler vide de sens. Lorsqu’il prend fin, la souffrance est là, prête à nous submerger. Intimement lié à la vie, l’amour permet aussi d’accepter la mort.
Ces nouvelles traitent des différentes facettes que l’amour peut revêtir.
13 nouvelles : Le baba au rhum • En souvenir de Fanny • La belle Caraïbe • Les mailles • Le bercail • La Luandre • Métamorphose • Les escarpins rouges • Les pieds de Laure • Merci les enfants ! • Mamie Dou • La Saint-Valentin • Les ombres
Florence Day, qui est aussi l’auteure des Venins de la couronne, a un véritable don pour aborder la passion, la différence, la solitude, autant de sentiments simples, qui peuvent s’avérer être une source de joie, mais aussi de profond désespoir.
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Sorti en 2011
80 pages
13,50 euros
ISBN 978-2-91900074-6 |
Extrait
Nouvelle « Merci les enfants ! »
Dissimulé derrière les lourds rideaux du chapiteau, il regarda les gradins bondés de monde et retint ses larmes, car ce soir, après quarante-cinq ans de bons et loyaux services, il entrerait en piste pour la dernière fois de sa vie.
— Tu es trop vieux, Pipo ! Lui avait dit Émilienne, la patronne du cirque, trois semaines plus tôt. Il faut laisser la place aux jeunes, à « l’Ange », qui a un talent fou ! Il est moderne et plein d’idées. Mais si tu veux, quand Felipe repartira en Espagne au printemps, tu pourras t’occuper des bêtes.
Trop vieux, trop ringard, mais encore assez bon pour donner à bouffer aux lions ! Avait-il songé la rage au cœur. Viré de la piste à cause d’un clown de dix-neuf ans, tout droit sorti de l’école du cirque, que la patronne avait mis dans son lit en lui promettant d’être la nouvelle star du cirque ! Un grand gosse blond comme les blés qui devait son surnom à sa jolie petite gueule d’ange aux yeux bleus saphir.
Si Pipo avait horriblement souffert de cette fulgurante ascension qui le mettait à la retraite anticipée, ce n’était pas par jalousie — il eût en effet volontiers partagé l’amour du public avec un véritable artiste —, mais plutôt par dégoût envers un freluquet qui lui volait sa place, alors qu’il n’avait pas l’étoffe d’un clown. Car un clown, ce n’était pas seulement un acrobate et un énorme sourire peint en rouge, c’était surtout un cœur débordant de tendresse envers les petits et un regard pétillant de malice et d’humour. C’était un artiste, un poète capable d’allumer des étoiles dans les yeux des enfants. Combien en avait-il allumé, lui, durant sa carrière ? Des milliers, des millions peut-être ? Toute une galaxie à lui seul ! Qu’avait-il donc en commun avec lui ou avec son idole Achille Zavatta, ce trou du cul « d’Ange » dont les dents étaient si longues qu’elles raclaient la piste comme celles d’un morse ? Absolument rien ! En lui, il n’y avait aucune générosité, aucune passion, juste une ambition dévorante et un certain sens de la mise en scène. En vérité, il n’était qu’un vulgaire imposteur, et le public ne tarderait pas à le démasquer. Une belle descente aux enfers pour un ange déchu ! Et une sacrée revanche pour lui !
Courbant les épaules sous le poids du chagrin, Pipo décida de ne pas entrer en piste. Il n’avait plus de force. Le désespoir avait fini par consumer son âme. Mais il tirerait sa révérence de telle façon que cette garce d’Émilienne s’en souviendrait jusqu’à son dernier souffle.
Personne ne le vit sortir du chapiteau, tant l’effervescence était grande avant le premier numéro. Il se retrouva bientôt seul sur la petite route bordée de pins maritimes qui menait à la jolie Plage des Demoiselles. Il faisait exceptionnellement doux en ce soir de février, et l’air sentait bon le mimosa. Ses larges tatanes aux bouts relevés le génèrent un peu lorsqu’il escalada une dune broussailleuse, mais il ne les ôta pas parce qu’il voulait partir comme il avait toujours vécu : en habits de clown. Le silence de la nuit, à peine troublé par le bruit des vagues, le fit frissonner et il hâta le pas. Bon Dieu, ce n’était pas le moment d’avoir peur ! Tout à l’heure peut-être…
À présent, la plage déroulait sous ses yeux son long ruban de sable encadré par deux immenses colonnes de rochers, dont les massives silhouettes se découpaient lugubrement dans l’obscurité. Il leva la tête et regarda les étoiles dans le ciel. Il lui sembla alors que c’était les yeux de tous ses enfants qui brillaient, et il sourit. Quel merveilleux spectacle ! Merci les enfants ! Il leur envoya une flopée de baisers, puis dans un ultime sursaut de coquetterie, il redressa son chapeau cloche sur son crâne et rajusta son nœud papillon mauve sur le devant de sa chemise trop large. Il s’enfonça lentement dans les vagues. Elles le soulevèrent d’abord doucement, puis elles l’enveloppèrent d’un étau noir et glacé avant de l’entraîner dans les abysses de l’océan.
Quelques jours plus tard, une fillette qui faisait des pâtés sur la plage trouva un drôle de petit bouchon. Il était si joli qu’elle le glissa machinalement dans la poche de son bermuda, puis elle l’oublia.
C’était un nez de clown en plastique rouge.
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