Clarisse Mérigeot

Clarisse Mérigeot © Guillaume EymardClarisse Mérigeot est journaliste et écrivain. Elle est née le 22 mai 1983. Elle a donc atteint (et fort difficilement) l’âge de vingt-huit ans.

Elle est amoureuse de la France Gall des années 60 et de son père. Elle a son propre prénom tatoué dans le dos ainsi que le visage de Brigitte Bardot. Clarisse est experte dans cet art photographique alternatif qu’on appelle la «lomographie».

Elle est l’auteur de Dave Grohl est l’homme de ma vie (Les Cahiers du Rock, 2008), Presse People, Récit d’une collaboration toxique (Anabet, 2010), La littérature (in)utile à se faire aimer (Christophe Lucquin Éditeur, 2012).
www.clarissemerigeot.com

Photo Guillaume Eymard

 

 

 

 

 

Entretien

Depuis quand écris-tu ?
Il me semble avoir toujours écrit, depuis l’enfance. Même si je m’en sortais toujours avec les honneurs, j’étais une écolière paresseuse. Je me rappelle confusément des scènes de disputes pendant lesquelles je refusais de travailler. Ma mère exerçait sur moi une pression psychologique folle. Elle était criminologue. Il n’était pas rare que la récompense ultime pour moi, une fois que j’avais correctement fini ce que j’avais à faire, fût qu’elle me laisse utiliser quelques minutes son Meisterstück (beaucoup trop grand pour mes mains et pour les siennes), pour que je puisse écrire avec pendant quelques minutes. L’écriture était ma récompense, mais ce ne sont là que des balbutiements.

Je crois que j’ai commencé à écrire par ennui. Ensuite, comme la chose est longuement racontée dans Le Club des 27 ans, j’ai écrit des livres parce que j’avais une conception erronée de la littérature et que je la concevais comme une manière de me faire aimer — largement, avec un peu de chance ; mais surtout par mon entourage, érudit — « Écrire pour se faire aimer », « Se faire aimer n’est donc pas un métier ? », « Et l’écriture est-elle un moyen efficace de se faire aimer ? » Ces phrases sont récurrentes dans mon texte.

Pourquoi avoir écrit Le club des 27 ans ?
Aussi ignoble que cela puisse paraître, Le Club des 27 ans est la lettre de suicide d’un jeune auteur qui n’a pas rencontré le succès escompté. L’auteur en question a 27 ans, le livre la suit sur toute sa vingt-septième année. Elle sait qu’elle est arrivée à cet âge terrible que redoutent les artistes parce qu’il les fait tomber comme des mouches. Jimi Hendrix, Jim Morrison, Kurt Cobain, Amy Winehouse, Jean-Michel Basquiat… Saviez-vous que Jack White avait eu un accident de voiture gravissime l’année de ses vingt-sept ans ? Que Britney Spears a craint pour sa vie pendant tout le temps qu’a duré cette année de sa vie ?

L’auteur se demande si — puisqu’elle est une artiste, il est exigé d’elle qu’elle meure à son tour. Elle essaye de comprendre, puis de déjouer la malédiction. Elle la provoque.

Une grande partie du livre est autobiographique. J’ai longtemps tenté d’écrire pour me faire aimer, mais cela n’a pas suffisamment fonctionné. J’en suis rapidement arrivée à un point où ma fiancée ne m’aimait plus assez. Je voulais sincèrement me tuer. J’étais persuadée que la somme terrible de choses ignobles qui m’arrivaient pendant ma vingt-septième année avait une explication. Je l’ai cherchée. Le livre dont il est question ici en est le résultat.

Comment te sens-tu quand tu écris ?
Je ne souffre jamais de ne pas trouver une tournure de phrase satisfaisante. Je ne souffre pas d’expulser hors de moi quoi que ce soit de douloureux, et je n’en jouis pas. Je ne me soulage pas. Annie Ernaux a décrit l’exercice épuisant que représente le fait d’écrire une page par jour. Une fois que j’ai une idée, une fois ma « Machine Infernale » lancée, rien ne peut plus l’arrêter. Il arrive que la plupart des choses que je fais me viennent de mes rêves. Je vis mes moments les plus intellectuellement fructueux dans le demi-sommeil. Il peut s’agir d’une lettre à écrire à l’administration, d’une supplication amoureuse, d’un article de presse, ou alors d’un livre. Je me réveille alors, et je note dans le noir sur la première chose qui me tombe sous la main. Le lendemain, je trouve des papiers dont je ne sais pas ce qu’ils font là, qui sont souvent illisibles et que je m’applique à déchiffrer.

Tu habites à Paris, peux-tu nous en dire un peu plus sur ta vie ?
Je vis à Passy. Je suis journaliste. Je travaille pour de nombreux titres dans plusieurs pays du monde, les États-Unis, la France, le Brésil, la Hollande, l’Angleterre, le Chili. Je suis infiniment amoureuse d’une personne qui, je le crains, ne m’aime plus depuis peu. Je possède peu de choses. J’exècre les espaces encombrés. Je ne garde en ma possession que des choses qui ont une valeur affective à mes yeux. Les plaques militaires de mon grand-père, polytechnicien ; des lettres d’amour, des articles de presse rédigés sur mon père, magistrat ; des photos de ma mère, dans les années 40, bébé, jouant sur la plage que j’aime le mieux sur Terre et que je continue aujourd’hui de fréquenter.

Qu’aimes-tu faire en général ?
Je pense faire partie de ces personnes qui aiment sincèrement travailler. J’ai besoin d’être assise à mon ordinateur et d’écrire pour trouver une utilité à ma vie. Je ne pense pas être anormale. Par ailleurs, j’aime manger des figues. J’aime écouter Dave Grohl, l’homme à qui j’ai consacré mon premier ouvrage publié. Il est la seule chose au monde qui puisse me rassurer, m’amuser, me motiver.

Pour ce qui est de mes goûts, j’ai tendance à être monomaniaque. Je lis les mêmes livres en boucle, que je connais quasiment par cœur. Passion Simple d’Annie Ernaux, Evguénie Sokolov de Serge Gainsbourg, Fou de Vincent d’Hervé Guibert. De la même façon, j’écoute sans cesse les mêmes disques. The Queen is Dead des Smiths, There is Nothing Left to Lose des Foo Fighters, And This is Our Music du Brian Jonestown Massacre, Neptune de Duke Spirit, He Poos Clouds de Final Fantasy

Raconte-nous un jour dans ta vie ?
Hier, peut-être ? Je suis journaliste. Je suis allée à la première projection presse de la prochaine comédie de Christian Clavier dans laquelle jouent Muriel Robin et Jean Reno. J’ai préparé mes questions à Muriel Robin que je vais rencontrer si tout va bien. Ensuite, j’ai pris mon bain.

Qu’aimes-tu le plus au monde ?
Ma fiancée, évidemment. Par ailleurs, j’ai perdu ma mère à seize ans. Ce que j’aime donc plus que tout, c’est ce qu’il me reste de mon sang. Ma sœur, Diane, et puis mon père, que j’aime tous les deux de tout mon cœur !

Qu’est-ce qui te fait le plus peur ?
Je n’ai pas d’autre peur que celle de ne pas savoir me faire aimer.
Au-delà de ça, je suis hypocondriaque au dernier degré et j’ai la phobie des oiseaux.

Vis-tu dans l’urgence ?
Plus il m’est donné de faire de choses dans une journée, mieux je me sens. On s’est beaucoup moqué de moi pour ça, mais j’ai en permanence sur moi des agendas, et surtout des dizaines de papiers sur lesquels je marque les choses qu’il me faut à tout prix faire rapidement. Cela peut aller de « répondre à l’interview de France Info » à « Vider la cave ».

As-tu peur de la mort ?
C’est un sujet qui est longuement abordé dans Le Club des 27 ans. La mort dans ma famille est un concept qui n’existe pas. J’ai perdu ma mère quand j’avais seize ans. J’en ai vingt-huit aujourd’hui. Elle est tombée très malade l’année de mes onze ans. Je savais qu’elle allait mourir, pourtant, personne n’a pris soin de m’expliquer quoi que ce soit. J’interrogeais ma mère, elle me disait « j’ai un cancer, ce n’est rien ». Or, je l’ai appris, par le biais de la Gestalt Thérapie, que ce fameux « rien » menait à la douleur et à la mort. Il manque donc dans mon éducation — et dans ma construction — un chaînon important. Pour moi, la mort — la menace de la mort — n’a pas de valeur. Je ne les crains pas, je m’en accommode. Seule compte pour moi l’idée d’exister encore après (peu importe si c’est pour un court moment).

C’est quoi la mort pour toi ?
L’oubli.

Et l’amour ?
Une relation fusionnelle dont je n’ai compris qu’il y a peu qu’elle était malsaine.

As-tu des secrets ? Pourrais-tu en partager un avec nous ?
Mes tatouages vous suffisent-ils ? J’en ai des dizaines, mais je n’en citerai ici que quelques-uns. Un dessin de Jean Cocteau sur l’épaule, que ma mère m’a appris à aimer quand je n’avais pas plus de six ans ; les mots « petite sotte » sur le poitrail, le surnom de ma fiancée et ce que je suis sans doute également. Au-delà de ça, je suis catholique. Je prie. Tous les jours. J’aime la Vierge Marie.

As-tu d’autres projets ? Peux-tu nous en dire un peu plus ?
J’aimerais reprendre — et reconstruire totalement — un texte de jeunesse que j’ai intitulé « l’imposture rock ». Qu’est-ce qui est rock et qu’est-ce qui ne l’est pas ?

Qu’aimerais-tu faire ?
Continuer à écrire, éditer. Lancer un magazine. C’est logiquement pour bientôt. Et me faire aimer. Me sentir aimée.

Qu’est ce que tu aurais aimé être ?
Mon existence et ma personne me conviennent. Je n’en suis pas totalement satisfaite, mais je fais au mieux pour me dépatouiller de ce problème-là.

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