Cornelia Battistini ou du Fighettisme

Dans une petite île sicilienne, par une froide soirée de fin d’été, Cornelia Battistini nous parle d’elle et de son passé.
C’est une jeune critique d’art qui a perdu l’amour, c’est une fighetta sur la voie de la rédemption. Mais qui sont les fighetti* ? Ce sont des personnes obsédées par l’apparence, par la mode, par les fausses valeurs.
Dans son monologue et dans son pamphlet, Massimiliano Perrotta offre une analyse sans pitié de l’Italie contemporaine et dénonce un certain esprit de l’époque qui semble malheureusement se répandre un peu partout. Le monologue théâtral a débuté à Mineo le 21 août 2006.

Le livre a été publié en 2006 en Italie par la maison d’édition La Cantinella, il est en cours de réédition par la maison d’édition Sikeliana.

* Fighetto : garçon qui soigne excessivement son propre aspect, qui exhibe avec ostentation élégance et comportements à la mode.
Tullio De Mauro, Il dizionario della lingua italiana.

Cornelia Battistini ou du Fighettisme Traduit de l’italien par Sara Nussberger
Sorti en 2011
30 pages
2,99 euros
ISBN 978-2-91900075-3

Extrait

Cornelia Battistini, une jeune critique d’art, a allongé ses belles jambes sur un divan. Dans un salon au plafond haut, arrangé selon le style des revues d’ameublement les plus en vogue, Cornelia nous parle d’elle et de son passé. Près du divan, il y a une petite table avec une carafe, un verre et une télécommande. Quelque part, une fenêtre ouverte. Il est presque minuit : quelques lampes illuminent faiblement le lieu.

Par où commencer ?

C’est moi, Cornelia Battistini : moi la désinvolte, moi l’insolente, moi la stupide. C’est moi, seule sur cette île : moi la douloureuse, moi la pénitente, moi l’abandonnée… à présent, isolée ici dans cette maison, où je venais étant petite. Je suis née à Rome, en novembre. Nous passions l’été ici à Linosa. Ma sœur et moi courions de pièce en pièce. Il nous semblait que cet endroit était hors du temps…
Mon âge ? Vingt-sept Ans, presque vingt-huit. Et qu’en est-il de ces années inutiles ? Je n’ai fait qu’avancer, avancer, sans jamais m’arrêter ; jouer à colin-maillard avec le destin… Je savais peu ou rien de la vie, mais je ne savais pas que je ne savais pas. Je ne le savais pas.
Ce fut l’amour qui me révéla à moi-même.
Je suis tombée amoureuse en septembre : tout commence il y a un an. J’avais promis à mon père que j’hériterais pour de vrai de cette maison quand il serait disparu. Donc, chaque mois de septembre, à la fin des vacances, je m’arrête ici et j’y reste le plus possible. Lui venait ici pour peindre, j’y viens pour rédiger mes essais, mes articles les plus longs. Il aurait aimé être un vrai peintre : moi, sa fille, j’ai essayé de reprendre sa passion pour certaines formes, pour certaines couleurs, en écrivant sur l’art.

Cornelia se verse un peu de limonade et boit.

J’étais arrivée depuis quelques jours et j’essayais de rassembler mes idées, d’y mettre un peu d’ordre. Le soir je sortais volontiers. J’avais besoin de me distraire.
J’ai quitté cette fête vers deux heures du matin. À peine une demi-heure plus tard, on sonne à la porte : « Descends, allez, on va tous à la plage. » C’était la voix d’un type pas mal du tout, l’ami d’un ami, avec lequel j’avais bu un drink…
La fête n’avait pas été mémorable. « Penses-tu, me dit-il, ce sont des fêtes provinciales, voire insulaires, tout juste bonnes pour nous… »
Il s’appelait Bartolo. D’un an plus jeune que moi. Effronté et doux à la fois. Après avoir pendant des années étudié le piano, il était revenu dans l’île pour être pêcheur, surprenant tout le monde. Il n’était pas très beau, mais savait dire des paroles touchantes. Enfin, nous nous sommes embrassés.
Ensemble, nous étions bien : sa seule présence réussissait à tenir loin les morsures de l’anxiété, ma maudite anxiété. Je ne savais pas encore que je l’aimais, je ne l’avais pas compris. Et puis…

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